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henry MILLER

“A quoi servent les livres s’ils ne ramènent pas vers la vie, s’ils ne parviennent pas à nous y faire boire avec plus d’avidité ?”
Henry Miller.
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article le Monde 20 novembre 2020

Assassinat de Samuel Paty : pour Edgar Morin, « le plus dangereux est que deux France se dissocient et s’opposent »

Par Nicolas Truong

ENTRETIEN« Cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice », déplore le sociologue et philosophe, dans un entretien au « Monde ». Analysant le raidissement des antagonismes entre deux France – l’une humaniste, l’autre identitaire –, il explique comment y résister.

Le sociologue Edgar Morin, à Montpellier, le 13 mars 2019. PASCAL GUYOT / AFP

Directeur de recherche émérite au CNRS, récompensé par trente-huit doctorats honoris causa dans le monde entier, le sociologue et philosophe Edgar Morin, né en 1921, a notamment écrit La Méthode (Seuil, 1977-2004) et Mes souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard, 2019). Son dernier ouvrage, Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (avec la collaboration de Sabah Abouessalam, Denoël, 160 p., 14,90 euros), donne des clés pour le « monde d’après ». Dans l’entretien qu’il accorde au Monde, il analyse les nouvelles fractures idéologiques qui traversent notre pays.

Dans la France de 2020, cinq ans après « Charlie Hebdo » et le Bataclan, on tue encore au nom d’un dieu. L’assassinat de Samuel Paty et la tuerie de Nice sont-ils le signe que l’histoire est en train de se répéter ?

Tout d’abord, il me semble important de me situer avant de considérer ces tragiques événements et de dire, comme il fut autrefois exigé, « d’où parle » l’auteur de cet entretien. En ce qui concerne les religions, je pense que les esprits humains créent les dieux qu’ils adorent et auxquels ils obéissent. Je suis, comme on dit, agnostique. Ou, plutôt, je crois que l’univers comporte un mystère qui échappe aux capacités de nos esprits. Je considère la Bible, fondement des trois religions juive, chrétienne et musulmane, comme un tissu de légendes et de mythes ; mi-légendaires mi-historiques sont également les Evangiles et le Coran. J’admire Jésus sans croire en sa résurrection.

Quand les religions sont toutes-puissantes, comme aujourd’hui en Iran ou en Arabie saoudite, j’exècre leur haine des impies, des croyants autres, des non-croyants. J’exècre les interdits qu’elles imposent, notamment aux femmes. Ce fut le cas du judaïsme dans le passé et ça l’est encore pour ses orthodoxes. Ce fut le cas du christianisme pendant des siècles. C’est encore le cas en de nombreux pays de l’islam.

« Je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France »

Je ne confonds pas pour autant islam et djihadisme : entre le pieux musulman et le fanatique meurtrier, comme entre François d’Assise et Torquemada, il y a tout un monde extrêmement divers. Le mot « islamisme » occulte cette diversité pour n’y voir que prosélytisme et refus de démocratie et de laïcité. Certes, la charia est incompatible avec les lois d’une République laïque. Mais la majorité des musulmans de France accepte les lois républicaines et les croyants sont d’autant plus pacifiques qu’ils pensent candidement que leur religion est une religion de paix.

L’islam paraît aux Français comme une religion exogène, ce qu’elle est du fait de son origine et de sa langue arabe. Mais c’est en même temps une religion totalement judéo-chrétienne, fondée sur le récit biblique et intégrant Jésus comme prophète.

Lire cette tribune de 2016 :Edgar Morin : « Eduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre »

J’ai horreur de tout fanatisme meurtrier comme celui qui a sévi au XXe siècle et renaît sous des formes religieuses traditionnelles. J’aime discuter avec les croyants, mais je n’aime pas les offenser ; ne pas offenser ni humilier est mon credo éthique à valeur universelle : le respect d’autrui me demande de ne pas bafouer ce qui est sacré pour lui, mais je me donne le droit de critiquer ses convictions. Le respect de la liberté comporte ma liberté de parole.

J’ai ressenti combien pouvait être douloureuse pour les peuples indiens assujettis des Amériques la profanation par les conquérants de leurs lieux sacrés. En revanche, quand la religion est toute-puissante et condamne comme blasphématoire toute non-obéissance – comme le refus du chevalier de la Barre de saluer une procession religieuse ou la fatwa des ayatollahs contre Salman Rushdie –, je me sens du côté des condamnés.

D’où cet apparent paradoxe : je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France. Voilà « d’où je parle » : ni islamiste ni gauchiste, mais montaigniste et spinoziste. Aussi je souhaite que nous regardions la situation dans toute sa complexité. Ce qui n’atténue en rien la condamnation du fanatisme meurtrier des djihadistes islamistes.

Que pensez-vous de la republication des caricatures de Mahomet et de leurs usages, notamment pédagogiques, politiques et idéologiques ?

Récapitulons : les caricatures de Mahomet sont une invention non pas française, mais danoise. Ces caricatures établissent un lien ombilical entre le prophète fondateur de l’islam, révéré par les musulmans pieux, et les terroristes djihadistes d’aujourd’hui, ce qui est pour le moins contestable. Elles n’ont pas été reproduites dans des pays libéraux comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, ni dans les pays comme l’Italie ou l’Espagne, dont les lois prohibent les insultes à la religion.

La publication des caricatures de Mahomet, même si elle est blasphématoire pour de pieux musulmans, est licite en France, et le droit au blasphème fait partie de nos libertés. Charlie Hebdo est le continuateur, voire l’amplificateur, d’une tradition anticléricale et libertaire française qui a été salubre tant que l’Eglise avait forte puissance sur notre société. Cet antichristianisme s’est atténué avec l’acceptation de la laïcité par l’Eglise, et il est devenu aujourd’hui caduc. L’hebdomadaire satirique a reproduit ces caricatures en 2006, suscitant des réactions laudatives et des réactions critiques, dont une plainte d’associations musulmanes qui est rejetée en procès, en 2007. En 2011, les locaux de Charlie subissent un incendie criminel, puis celui-ci s’oublie.

Les attentats de 2015 changent à la fois le sens de l’hebdomadaire et celui des caricatures : Charlie n’est plus feuille satirique mais devient symbole de la liberté d’expression ; les journalistes assassinés deviennent, à juste titre, des martyrs de la liberté ; les caricatures danoises deviennent patrimoine national français.

Lire cet entretien de 2015 :Edgar Morin : « La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté »

Puis, à l’occasion du procès des assassins de Charlie, l’hebdomadaire décide de republier les caricatures. Cette republication devient l’exemple même de la liberté française, et leur diffusion devient défense salutaire de l’esprit critique.

Un professeur d’histoire épris de liberté pense qu’elles peuvent aider à susciter l’esprit critique de ses élèves. Cela provoque, au départ, peu de réactions, à part la plainte d’un père musulman et un apaisement apparemment réussi par la directrice. Mais un prédicateur de mosquée vient souffler sur une braise et la renflamme jusqu’à susciter chez un jeune Tchétchène le geste djihadiste terrifiant de la décapitation.

Cet assassinat suscite une immense émotion chez les enseignants et dans toute la société. Elle déchaîne les dénonciateurs du « laxisme officiel » et de la complaisance islamo-gauchiste (notion imaginaire qui unit en elle deux termes considérés comme horrifiques). Emmanuel Macron réaffirme la valeur fondamentale de la liberté républicaine et termine son propos, selon la version alors donnée par les médias, par la promesse que la France prendra la défense des caricatures, comme s’il s’agissait d’un devoir national. Ces propos ont été démentis et atténués par le président dans un récent entretien à la chaîne de télévision arabe Al-Jazira, où il affirme comprendre que les caricatures puissent choquer.

Après le choc de ces attentats et leur condamnation unanime, la critique de la transformation des caricatures danoises en emblème de l’identité française commence à se manifester. Est-ce légitime ?

L’horreur de la criminelle décapitation du professeur Paty, après celle des assassinats de Charlie Hebdo, a occulté, par son évidence, sa cruauté et sa folie, toute une part de la réalité d’où elle a surgi. Cette horreur inhibe toute tentative de réflexion et de contextualisation, comme si la compréhension portait en elle le vice de la justification. Or il ne faut pas oublier que de telles caricatures choquent les musulmans pieux. Pire, elles ont suscité des folies meurtrières.

Enfin, leur officialisation a provoqué de délirantes et innombrables manifestations antifrançaises dans le monde islamique. Il y a certes des cas où l’on doit braver l’incompréhension étrangère, mais il y a aussi des cas où il vaut mieux ne pas la susciter ou l’exciter, surtout en des temps de tensions internationales extrêmes.

« Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie »

Il faut être attentif aux effets pervers d’actes à intention salutaires. Il y a parfois contradiction entre liberté et responsabilité de parole ou d’écrit. Nous sommes dans un de ces cas, et nous devons savoir que le choix comporte un risque. Il y a parfois coïncidence entre responsabilité et irresponsabilité ; ainsi, il me semble irresponsable de prendre la responsabilité d’assumer comme vérité de la liberté française la propagation à l’infini de caricatures danoises.

Selon ma conception, que je développe dans le tome V de La Méthode, l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions. Elle doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions. Et surtout, toute décision prise dans un contexte incertain ou conflictuel comporte un risque d’effets contraires. Aussi les caricatures ne peuvent être jugées seulement selon les intentions libératrices ou libertaires de leurs auteurs et diffuseurs, mais aussi selon les possibilités de leurs néfastes ou désastreuses conséquences.

La liberté d’expression ne saurait exclure toute prévoyance des malentendus, incompréhensions, conséquences violentes ou criminelles qu’elle peut provoquer. Est-ce que ces caricatures peuvent aider des êtres pieux et croyants à mettre en doute leur croyance ? Nullement. Est-ce qu’elles peuvent contribuer à affaiblir le djihadisme ? Nullement.

On a entendu des essayistes et des polémistes, mais aussi des ministres, soutenir que l’« islamo-gauchisme » armait intellectuellement le terrorisme. La charge est-elle justifiée ? Et pourquoi une telle offensive idéologique ?

Ce qui est terrible, c’est que cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice. Toute résistance à une islamophobie croissante devient signe abject d’islamo-gauchisme – lequel a cette particularité de n’être ni partisan de l’islam ni gauchiste –, voire de complicité avec les assassins. Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie.

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Le plus dangereux est que, comme il est plusieurs fois arrivé dans le passé, deux France se dissocient et s’opposent ; dans le cas heureux, comme au début du XXe siècle, une France républicaine et laïque a vaincu la France monarchiste, catholique et conservatrice ; dans le cas malheureux, comme en 1940, une France réactionnaire s’est imposée à la faveur du désastre militaire.

Le confinement impose une mise provisoire au réfrigérateur du conflit, qui, sinon, risque d’exploser dans le pays. Qu’adviendra-t-il après le déconfinement ? Quelle nouvelle décomposition et recomposition politique ? Deux France s’affrontent déjà en paroles : la France identitaire et la France humaniste. Tout cela mérite non imprécation, mais examen et réflexion.

L’affrontement de deux Amérique peut-il préfigurer un conflit entre deux France lors de la prochaine présidentielle ?

A l’heure où je vous réponds, nous ne savons pas si, après la victoire de Joe Biden, Donald Trump va tenter un coup de force pour sauver son siège. Les tensions sont énormes aux Etats-Unis, et je ne sais s’il y aura déflagration ou lente pacification.

De ce côté-ci de l’Atlantique, pour le moment, les deux France ne sont pas encore cristallisées, et il va y avoir des décompositions et recompositions politiques. Je vois bien la possibilité d’une politique de salut public, qui réunirait des bonnes volontés de tous bords pour une nouvelle voie économique, sociale, écologique, mais je ne la vois incarnée jusqu’à présent ni en une organisation ni en un leader.

Je vois, à gauche, des tentatives de regroupements brouillonnes. En revanche, je vois la possibilité du surgissement d’un outsider pour représenter l’ordre et la discipline, c’est-à-dire l’autre France, comme le général Pierre de Villiers. Mais rien n’est joué, et bien des choses nous surprendront l’année prochaine.

Comment éviter cette dislocation ?

J’ai, dans mon adolescence, adhéré à un petit parti, le Mouvement des étudiants frontistes, qui promouvait la lutte sur deux fronts : à la fois contre le fascisme et contre le stalinisme. Après ma conversion au communisme sous l’Occupation, puis ma déconversion au bout de six années, je me vois à nouveau lutter sur deux fronts : contre le communisme soviétique et contre le colonialisme européen. Depuis des décennies, j’essaie de résister à deux barbaries apparemment opposées : la barbarie venue du fond des temps historiques de la haine, de la domination, du mépris et la barbarie froide et glacée issue de notre civilisation, celle de l’hégémonie du profit effréné et du calcul. J’ai pu résister à l’hystérie de la guerre où tout Allemand était criminalisé, puis à l’hystérie stalinienne où toute critique du communisme était criminalisée, et je peux résister aux nouvelles hystéries.

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Dans les conditions de la France actuelle, je sens la nécessité de lutter sur deux fronts : celui de la résistance à la xénophobie, aux racismes, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, qui sont des barbaries de civilisation moderne, et celui de l’action contre les fanatismes meurtriers qui portent en eux toute la vieille barbarie. Cette action comporte évidemment la répression de la violence meurtrière, mais elle comporte aussi la prévention qui elle-même comporterait une politique des banlieues, une réduction des inégalités sociales et économiques, et une éducation humaniste régénérée.

Que faire, plus particulièrement dans les écoles, sur le terrain pédagogique ?

C’est dans ce sens que j’ai proposé, depuis les débuts du terrorisme islamiste, d’intégrer dans les programmes scolaires les préliminaires indispensables à l’esprit critique. Le premier est l’esprit interrogatif. Celui-ci est très présent chez les enfants mais peut s’atténuer avec l’âge. Il est nécessaire de l’encourager.

L’esprit interrogatif étant stimulé, il convient d’encourager l’esprit problématiseur. L’esprit problématiseur met en question des évidences qui semblent absolues, soit à notre perception naturelle, comme la course du Soleil autour de la Terre, soit qui nous sont imposées par la culture et la société, comme la légitimité d’un pouvoir dictatorial, la croyance en une supériorité raciale. Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité.

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L’esprit critique suppose donc la vitalité de l’esprit interrogatif et de l’esprit problématiseur.
Il suppose aussi l’autoexamen, que l’enseignement doit stimuler, afin que chaque élève accède à une réflexivité qui elle-même permette l’autocritique ; l’esprit critique sans esprit autocritique risque de verser dans une critique incontrôlée de ce qui nous est extérieur. Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ?

L’esprit critique suppose nécessairement un esprit rationnel, c’est-à-dire capable d’appliquer induction, déduction et logique dans tout examen de faits ou de données. L’esprit rationnel suppose non moins nécessairement la conscience des limites de la logique face à des réalités qui ne peuvent être reconnues qu’en acceptant des contradictions ou qu’en associant des termes antagonistes.

L’esprit critique ainsi nourri de tous ces préliminaires peut et doit librement s’exercer, mais il doit comporter aussi l’aptitude à la critique de la critique quand celle-ci devient intempérante ou ne porte que les seuls mauvais aspects de phénomènes, réalités ou idées. Enfin, l’enseignement de l’esprit critique doit accepter que celui-ci porte sur l’enseignement lui-même. Ainsi, l’esprit critique comporte toute une infrastructure intellectuelle, laquelle est généralement ignorée.

Ce sont des réformes considérables, à commencer par la réforme de la pensée. Avez-vous quelque espoir qu’elles puissent être réalisées ?

Comme je vous l’ai dit, la conjoncture est régressive, tous les antagonismes se renforcent les uns les autres. Je n’ai cessé de rappeler que les deux décennies précédentes comportaient de graves régressions politiques, économiques, sociales, éthiques et intellectuelles : crise généralisée de la démocratie, nouvelles persécutions des minorités religieuses (Chine, Inde) hégémonie du profit, ravages économiques suscitant des révoltes populaires – toutes réprimées, comme en Algérie et en Biélorussie –, domination d’un type de pensée fondée sur le calcul et l’hyperspécialisation, qui rend incapable de concevoir et comprendre la complexité des problèmes humains, aussi bien individuels que nationaux et planétaires.

On ne sait si la nouvelle présidence américaine atténuera l’antagonisme Etats-Unis – Chine comme l’affrontement entre la coalition Etats-Unis – Israël – Arabie saoudite et l’Iran des ayatollahs. Mais la Turquie est devenue une puissance interventionniste islamiste en Méditerranée. La Chine impériale détruit l’autonomie de Hongkong et entre en conflit avec l’Inde. Une guerre ethno-religieuse s’est déclenchée entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. La crise de la nation plurielle libanaise n’arrive pas à susciter un sursaut salvateur. La course aux armements se déchaîne partout. L’Europe n’arrive pas à surmonter ses désunions.

« J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais un nouveau somnambulisme nous assujettit »

Les espoirs d’un grand réveil écologique, d’une grande réforme de la mondialisation, qui a créé une interdépendance généralisée sans aucune solidarité, décroissent partout. Il y a retombée, non pas dans un statu quo antérieur, mais dans un processus de régression. Très minoritaire est l’élan vers une renaissance de la pensée politique qui indiquerait une nouvelle voie démocratique-économique-écologique.

En revanche, les manichéismes et fanatismes progressent, les nationalismes et racismes s’exacerbent. En même temps, le réchauffement climatique accroîtra la crise de la biosphère, qui accroîtra la crise de l’humanité. Nous sommes effectivement dans une crise planétaire géante, à la fois biologique, économique, civilisationnelle et anthropologique, qui affecte toutes les nations et toute l’humanité.

Lire l’entretien :Edgar Morin : « Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien »

Or, je l’ai souvent dit : une crise suscite d’une part imagination créatrice de nouvelles solutions, d’autre part peurs et angoisses, qui favorisent les régressions et les dictatures. Si la grande régression se poursuit, nous allons vers des systèmes postdémocratiques disposant des moyens multiples de contrôle des individus, désormais offerts par les techniques selon le modèle pratiqué déjà par la Chine.

Le cours probable des événements est suprêmement inquiétant. On ne peut même écarter l’hypothèse d’une conflagration se généralisant à partir d’un accident du type Sarajevo, comportant des guerres de type nouveau menées par ordinateurs, piratages des réseaux des nations ennemies, batailles de robots et, pire, missiles nucléarisés. Mais l’improbable peut changer le cours de l’histoire.

Pouvons-nous faire advenir l’improbable en France ?

Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais non moins énormes, et un nouveau somnambulisme nous assujettit. Selon la formule d’Héraclite : « Eveillés, ils dorment. »

Edgar Morin, éternel franc-tireur de la vie des idées

Si la vie continue de lui sourire, le 8 juillet 2021, Edgar Morin fêtera son corps-à-corps avec le siècle. Le sociologue de la « complexité » aura alors 100 ans. Et n’aura cessé de vivre autant que de penser les événements. Une façon de prendre part aux soubresauts de l’histoire qui commence dans la Résistance, lorsqu’il rejoint, en 1942, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés qui allait fusionner avec l’organisation dirigée par François Mitterrand. Edgar Nahoum, issu d’une famille juive originaire de Salonique (Grèce), devient « Morin » suite à une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ».

Résistant, communiste de guerre qui fuit l’atmosphère de l’épuration et portraitiste d’une Europe en ruines, antistalinien exclu du Parti, Edgar Morin sera de tous les combats, de tous les endroits : à Baden-Baden après la chute du Reich (L’An zéro de l’Allemagne, 1946), dans les rues de Paris avec la caméra de Jean Rouch et le micro de Marceline Loridan afin de questionner le rapport au bonheur des Français qui se débrouillent comme ils peuvent avec la vie (Chronique d’un été, 1961), pour l’Algérie indépendante mais défendant l’honneur des messalistes contre le FLN, à l’université de Nanterre lors de la « brèche » de Mai 68, en Californie en plein mouvement hippie. Anthropologue de la mort, sociologue du temps présent, chroniqueur pour Le Monde du phénomène des « yé-yé », pionnier de l’ère écologique, philosophe de La Méthode (1977-2004) et prophète de la Terre-Patrie (1993), Edgar Morin est « mieux qu’un grand esprit », écrit son ami Régis Debray, il est « un grand vivant » (Cahiers de L’Herne n° 114, 2016).

Expert en « crisologie »

A 99 ans, Edgar Morin est confiné à Montpellier avec son épouse, la sociologue Sabah Abouessalam, qui a collaboré à l’écriture de Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (Denoël, 160 p., 14,90 €). Rue Jean-Jacques-Rousseau, cela ne s’invente pas. Car si ce penseur de l’ère planétaire est avant tout un adepte de Spinoza (ce philosophe issu d’une famille marrane qui fut excommunié de la communauté juive d’Amsterdam), un admirateur de Montaigne et un lecteur passionné de Dostoievski, il rédigea à sa manière un nouveau contrat social (La Voie), des confessions (AutocritiqueMes démons, Les souvenirs viennent à ma rencontre), quelques Emile (La Tête bien faiteSept savoirs nécessaires à l’éducation du futur) et de nombreuses rêveries de promeneur solidaire.

Plébiscité dans le monde entier, mais franc-tireur de la vie des idées, il se fit des ennemis aussi, dont certains lui firent des procès. Ses deux livres de dialogues avec Tariq Ramadan, publiés avant la mise en examen de ce dernier pour viols, lui valurent d’être accusé, selon une rhétorique désormais bien rompue, d’« islamo-gauchisme ». S’il ne minore pas « la contradiction » entre le « discours religieux de pureté et de pudeur » du théologien musulman et « son comportement très profane de séducteur et, pire, selon les accusations, de macho dominateur » – car « toute religion a ses Tartuffe, et l’islam peut avoir les siens » –, Edgar Morin justifie sa discussion avec Tariq Ramadan en ce que son « influence sur la jeunesse musulmane pieuse fut positive en la détournant de Daech ». Constatant que « l’incertitude s’est accrue » avec la seconde vague de l’épidémie, Edgar Morin reste un expert en « crisologie », le penseur d’une crise sanitaire et planétaire qui le « stimule énormément ». Conscient d’avoir accumulé les années, confie-t-il aujourd’hui, il reste « fidèle à l’injonction de Rita Levi-Montalcini : “Donne de la vie à tes jours plutôt que des jours à ta vie.” »


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ICI TOUT VA BIEN, Territoires d’actions, de projets et d’utopies en partage

ICI, tout va bien (ITVB) est un journal d’information numérique de proximité mettant en avant projets, actions, expériences et utopies ayant un parti pris environnemental, solidaire, économique et social.

Leur site : http://www.ici-toutvabien.org/

Vous y trouverez la dernière lettre dans laquelle on parle du Kairn !

 

 


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livre sans la liberté, François SUREAU

  

Sans la liberté

Collection Tracts (n° 8), Gallimard
Parution : 26-09-2019

 


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François sureau

France Culture francois sureau https://youtu.be/VUgQAr4zPV4
François sureau ceca bordeaux Sans la liberté, quelle responsabilité ?
sur France Inter
François Sureau, écrivain et avocat, est l’invité du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20. Il évoque le confinement actuel, et ses inquiétudes sur ses conséquences à plus long terme sur notre démocratie et nos libertés
« Ce qui me frappe, c’est l’inquiétude que nous avons sur l’état dont nous sortirons de cette pandémie », réfléchit l’avocat. « Là dessus, je voulais partager un espoir tremblant et réel : que la vie l’emportera, l’amour, la créativité, la réforme politique l’emporteront. »
Il reste donc optimiste : « Chaque épreuve porte en elle-même la capacité d’en sortir. La Première Guerre Mondiale a été le début de l’émancipation des femmes ; 1945 a vu l’émergence des droits sociaux et de la notion de sécurité sociale. Nous avons toutes les possibilités d’en sortir meilleurs, à condition de se livrer à un petit exercice : ne pas se laisser bercer par les discours convenus, essayer de regarder la vérité en face. »
Que pense-t-il du discours très martial de l’exécutif depuis deux semaines ? « J’ai personnellement toujours eu beaucoup de mal avec les rhétoriques du rassemblement : la qualité de la démocratie consiste à civiliser les divisions, à les faire rentrer dans un cadre acceptable qui sert une aventure commune. Le rassemblement, dans l’Histoire, on en a eu des preuves particulièrement sinistres. Je voudrais qu’on en sorte plus civilisés, pas nécessairement tous d’accord ou rassemblés. »
Des mesures sécuritaires qui ne doivent pas déborder
« Au gouvernement, ils font ce qu’ils peuvent dans une épreuve historique sans précédent », reconnait François Sureau, qui tempère : « Moi, c’est un ton que je n’aime pas : ça me choquait déjà il y a 20 ans, ou quand un président de la République précédent, face au terrorisme, disait que “les Français avaient avant tout besoin d’être protégés”. Les Français ne sont pas un troupeau de moutons ou une garderie d’enfants. Ils n’ont pas nécessairement besoin d’être d’abord protégés ou rassurés, ils ont besoin d’une autorité politique qui leur disent la vérité, et qui les traite comme des citoyens adultes. »
Il s’inquiète particulièrement que certaines mesures décidées pendant la crise ne perdurent au-delà. « Historiquement, on voit bien que le fondement des états d’urgence, c’est le caractère exceptionnel des circonstances. Ce qui me trouble, c’est que dans tous les contentieux récents, on voit bien que le discours général consiste à dire qu’il faut se doter des moyens de faire face à des circonstances exceptionnelles qui pourraient se reproduire. »
« En matière de terrorisme, on nous disait “il faut suspendre la déclaration des droits”, les amis de la liberté demandaient “jusqu’à quand” et on nous répondait “jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de terrorisme” », rappelle l’avocat. « Comme le terrorisme ne semblait pas s’éloigner, on a vu la prolongation de l’état d’urgence puis l’inclusion de certaines de ses dispositions dans le droit commun. Je suis inquiet sur le fait qu’un jour on nous dira : les pandémies peuvent revenir, il peut y avoir d’autres épidémies… Et donc qu’on conserve dans le droit commun ces dispositifs exceptionnels. Ça m’inquiète particulièrement pour le geotracking, et tout ce qui permet de surveiller nos vies. Ce genre de choses est acceptable en période de pandémie, mais pour en sortir ça suppose une conscience civique et une force morale chez les dirigeants, dont je ne les crois pas nécessairement capables. »

 


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RV et actions

A Argeles gazost, Tous les dimanches à 11h00 un rassemblement pour discuter, partager, penser ensemble

Retour sur le rassemblement « Agora Citoyenne » à Argelès-Gazost

Agora citoyenneÇa arrive près de chez vous 

A l’initiative du Café Repaire de la Vallée des Gaves ce dimanche 15 novembre une centaine de citoyens se sont rassemblés en un rassemblement à l’allure d’une agora au cours de laquelle les paroles se sont libérées : inquiétudes liées au confinement, incompréhensions de certaines mesures liées à la crise, plaisir de se retrouver physiquement dont tout le monde est visiblement et douloureusement privé…. De façon générale, on sent monter une certaine tension qu’il faut trouver le moyen de désamorcer. Et pour limiter la colère, l’incompréhension et l’abattement , la parole, l’échange et les discussions peuvent être la soupape… Les mots pansent les maux !

Le désir de poursuivre cette initiative s’est exprimé largement. Le rassemblement s’est déroulé dans les meilleures conditions : le port du masque et la distanciation par groupes de 6 ont été volontiers acceptés et respectés, ce qui permet d’envisager une prochaine rencontre. Des idées de projets citoyens ont jailli dans les groupes et une demande collective a exprimé le besoin de les approfondir.

Ce n’est qu’un début (prochain rendez-vous : ce dimanche 22 novembre devant l’église d’Argelès-Gazost).

Ecoutez le reportage de Nathalie :

https://www.frequenceluz.com/ca-arrive-pres-chez-vous/retour-rassemblement-agora-citoyenne-argeles-gazost

Ecoutez le micro ouvert mené par Jean-Michel Jouanne :

https://www.youtube.com/watch?v=BMomnjcyDJw&authuser=0

 


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article 23/11/20 jean pierre DUPUY

23/11/20

Contre les collapsologues et les optimistes béats, réaffirmer le catastrophisme éclairé

Par Jean-Pierre Dupuy

PHILOSOPHE

Le « catastrophisme éclairé » théorisé il y a près de vingt ans par Jean-Pierre Dupuy est aujourd’hui l’objet de beaucoup de malentendus. Pour lui redonner son sens, il faut mener de front la critique des collapsologues et des «optimistes béats », dont les positions miroirs sont en réalité le plus sûr moyen de faire advenir la catastrophe. Ce qu’il faudrait, c’est combiner les deux démarches : annoncer un avenir nécessaire qui superposerait l’occurrence de la catastrophe, pour qu’elle puisse faire office de dissuasion, et sa non-occurrence, pour préserver l’espoir.

La critique assez radicale que j’ai faite des collapsologues dans AOC a semble-t-il surpris voire choqué. On me tenait pour au moins aussi « catastrophiste » qu’eux. Ne me citaient-ils pas positivement ? Et voilà que je m’écarte d’eux en leur faisant la leçon, les accusant de discréditer la cause qu’ils entendent servir. En vérité, j’avais prévu en accord avec les éditeurs d’AOC d’équilibrer mon propos par un second article qui serait une critique non moins ace rbe de ceux que j’appelle les aveugles bienheureux, les optimistes béats, tous ceux dont l’anti-catastrophisme militant mène à nier l’évidence, à savoir que nous sommes engagés dans une course suicidaire.

Critique des « optimistes béats »

J’ai donc lu leurs ouvrages et en suis sorti consterné. La plupart sont si honteusement mauvais que ce serait leur faire trop d’honneur que de citer même leur titre[1] et le nom de leurs auteurs. Faut-il donc être ignorant, malhonnête et bête pour critiquer le catastrophisme ? La haine de l’écologie est-elle si pernicieuse qu’elle fait perdre tout sens critique et toute éthique professionnelle à des auteurs qui peuvent par ailleurs avoir des œuvres reconnues ?

Je m’empresse d’ajouter que toutes les critiques du catastrophisme ne sont pas de la même farine. Les plus solides représentent un défi sérieux pour tous ceux qui comme moi insistent pour regarder la terrible réalité en face tout en s’en tenant aux normes de la rationalité la plus exigeante[2].

Entre les collapsologues et les anti-catastrophistes, un jeu de miroirs s’est formé. Tout se passe comme si les collapsologues donnaient raison aux critiques les plus radicales du catastrophisme. S’ils n’existaient pas, les anti-catastrophistes les auraient inventés. L’homme de paille que ces derniers ont construit pour mieux l’incendier est devenu réel. Mais, comme toujours avec les extrêmes, des points de contact apparaissent. J’en vois au moins trois.

En premier lieu, toutes les parties en présence ont tendance à considérer qu’il n’y a qu’une forme de catastrophisme, à savoir une quelconque variante de la collapsologie. De la part des collapsologues, cela n’est pas pour étonner. Mais il en va de même de leurs critiques. Comme s’il ne pouvait pas exister un catastrophisme rationnel ou « éclairé ».

Le deuxième point de contact est l’incapacité des uns et des autres à penser le rôle paradoxal du prophète de malheur aujourd’hui. Tous ont repéré chez les fondateurs allemands du catastrophisme, Hans Jonas et Günther Anders, des citations comme celles-ci :
Hans Jonas : « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. [3] »
Günther Anders : « Si nous nous distinguons des apocalypticiens judéo-chrétiens classiques, ce n’est pas seulement parce que nous craignons la fin (qu’ils ont, eux, espérée), mais surtout parce que notre passion apocalyptique n’a pas d’autre objectif que celui d’empêcher l’apocalypse. Nous ne sommes apocalypticiens que pour avoir tort. Que pour jouir chaque jour à nouveau de la chance d’être là, ridicules mais toujours debout. [4]»

Au regard de cette philosophie, qu’ils citent mais ne respectent pas, on peut dire que les collapsologues ont renoncé à se battre pour éviter que « l’effondrement » ne se produise, jugeant que l’apocalypse est certaine et ne faisant rien pour l’empêcher.

Quant aux critiques du catastrophisme, trop souvent ils ne prennent pas la mesure de la tragédie qui est celle de l’éveilleur de conscience face à la catastrophe annoncée : s’il veut être efficace, et faire par sa parole que le malheur ne se produise pas, il doit être un faux prophète[5], au sens qu’il doit annoncer publiquement un avenir dont il sait qu’il ne se réalisera pas, et cela du fait même de cette parole[6].

Enfin, tant les catastrophistes mortifères que les aveugles satisfaits d’eux-mêmes accélèrent la marche vers l’abîme, les premiers en excluant que nous puissions l’arrêter, les seconds en tournant la tête ailleurs.

Comment donc analyser les implications du type de prophétie que préconisent Jonas et Anders ?

Notons qu’en soi, annoncer un avenir possible et désastreux de façon à modifier les comportements des gens et faire que cet avenir ne se réalise pas ne soulève aucun problème logique ou métaphysique particulier, comme le montre l’exemple massif de la prévention, à quoi on peut ajouter aujourd’hui la précaution, forte de son fameux principe. La prévention, lorsqu’elle s’exprime dans un discours public, annonce non ce que sera l’avenir, mais ce qu’il serait si les sujets ne changeaient pas leurs comportements. Elle n’a aucune vocation à jouer les prophètes.

Qu’est-ce donc qui fait qu’un prophète est un prophète ? C’est qu’il se présente comme annonçant le seul avenir qui sera, avenir qu’on peut appeler « actuel » aux sens latin et anglais du terme : « notre » avenir. La prophétie à la Hans Jonas pose alors un problème apparemment insurmontable, comme l’histoire de Jonas[7], le prophète biblique du VIIIe siècle avant JC, le montre magnifiquement.

« La parole de Yahvé advint à Jonas, fils d’Amittaï, en ces termes : “Debout ! Va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle que leur méchanceté est montée devant moi.” Jonas partit pour fuir à Tarsis, loin de la Face de Yahvé. »

Dieu demande à Jonas de prophétiser la chute de Ninive qui a péché devant la Face de l’Éternel. Au lieu de faire son travail de prophète, Jonas s’enfuit. Pourquoi ? À ce stade, la question est sans réponse. Tout le monde sait la suite de l’histoire, l’embarquement sur le vaisseau étranger qui se rend à Tarsis (détroit de Gibraltar), la grande tempête punitive, le tirage au sort qui révèle la culpabilité de Jonas, celui-ci jeté par-dessus bord par les marins afin de calmer le courroux de Yahvé, le grand poisson miséricordieux qui l’avale et, finalement, après que trois jours et trois nuits se sont écoulés, le vomit sur la terre sèche.

Mais se rappelle-t-on la fin de l’histoire ? C’est là seulement que l’on comprend pourquoi Jonas a désobéi à Dieu. C’est que Jonas avait prévu, en tant que prophète efficace, ce qui allait se passer s’il faisait sa prophétie ! Ce qui se serait passé, c’est ce qui se passe maintenant, alors que Yahvé, pour la seconde fois, lui donne l’ordre de prophétiser la chute de Ninive et que cette fois, ayant compris ce qu’il lui en coûtait de désobéir, il obtempère. Les Ninivites se repentent, se convertissent, et Dieu leur pardonne. Leur cité sera épargnée. Mais pour Jonas, c’est un échec cuisant, qui le laisse tout « contrarié », nous dit le texte.

On peut dire de ce type de prophétie qu’elle est auto-invalidante de la même manière que l’on parle de prophétie auto-réalisatrice. Le prophète traditionnel, par exemple le prophète biblique, quelle que soit la nature de sa prophétie, est un homme public, en vue, doté d’un grand prestige, et tous prêtent grande attention à sa parole, qu’ils tiennent pour vraie. C’est tout le contraire du Troyen Laocoon ou de sa sœur Cassandre que le dieu avait condamnés à ne pas être entendus.

S’il veut être un vrai prophète, le prophète, en annonçant l’avenir, doit donc tenir compte de l’effet de sa parole sur le comportement des gens. Il doit annoncer un avenir tel que les réactions de ses auditeurs co-produisent l’avenir en question, ou, en tout cas, ne l’empêchent pas de se réaliser. C’est, ce qu’en mathématiques, logique et métaphysique, on appelle la recherche d’un point fixe. Ce type de point fixe n’est pas donné de l’extérieur (comme Dieu chez Leibniz, voir les travaux éminents du premier Michel Serres), il est une émergence produite par le système des relations entre le prophète et le peuple auquel il s’adresse. J’ai proposé l’expression « point fixe endogène » pour désigner ce type de point fixe[8].

En d’autres termes, le prophète prétend annoncer un futur fixe c’est-à-dire indépendant des actions des agents, un avenir destinal en somme, alors qu’il a en réalité tenu compte des réactions de son auditoire pour se caler en un avenir tel que, celui-ci une fois annoncé, les réactions des agents l’engendreront. Ce procédé fonctionne d’autant mieux que les agents ignorent qu’ils participent à un tel schème. Ils tiennent que la parole du prophète dit ce que sera l’avenir. Si le prophète s’est calé sur un point fixe, l’avenir devenu présent ne les démentira pas. Si, de plus, cet avenir est celui que le prophète voulait faire arriver, soit parce qu’il est bon soit parce qu’il évite un désastre, qui songera à soupçonner le prophète ? Il aura eu recours à un détour métaphysique pour aller dans le bon sens.

Autrement dit, le prophète fait fond sur la logique de la prophétie auto-réalisatrice. Le défi que doit relever le prophète de malheur apparaît dès lors dans sa singularité : il doit résoudre en termes de prophétie auto-réalisatrice un problème dont la nature est celui d’une prophétie auto-invalidante. C’est l’objectif que je me suis fixé dès mon livre de 2002 sur le « catastrophisme éclairé » et c’est en ce point que je me suis écarté tant de Jonas que d’Anders, lesquels en sont restés au stade de la prophétie auto-invalidante, celle qui rend le prophète ridicule mais fier d’avoir sauvegardé la vie. C’est un point essentiel que j’ai échoué à faire comprendre, puisqu’on m’associe toujours à Jonas, et je le regrette. Je profite de l’hospitalité d’AOC pour tenter de faire mieux.

Peut-on rabattre la prophétie auto-invalidante sur la prophétie auto-réalisatrice ?

Jusqu’ici, nous avons considéré le cas du prophète isolé, extérieur au groupe dont il dit le destin, tout en étant suffisamment proche de lui pour tout savoir à son sujet y compris son avenir, un peu à la manière du Législateur selon Rousseau. Il existe une version beaucoup plus démocratique de cette configuration dans laquelle c’est le groupe lui-même, ou en tout cas ses représentants, qui prend par rapport à lui-même la position de prophète. Dans ce cas, prédire l’avenir (comme s’il était inscrit dans les astres : fatalisme) ou se le fixer comme objectif (volontarisme) coïncident tout en restant contradictoires.

Puisque, une fois décidé, tous prennent cet avenir pour point de repère fixe, intangible, c’est-à-dire indépendant des actions présentes, alors même que tous savent que l’avenir en dépend causalement[9], on peut dire que tous tiennent l’avenir pour nécessaire[10], sans pour autant faire de cet avenir un destin : c’est une convention[11] que tous acceptent parce qu’ils se la donnent à eux-mêmes[12].

Il devrait être évident que, comme dans le cas de la prophétie d’un individu isolé, cette convention ne peut pas être n’importe quoi. Elle ne peut « tenir », c’est-à-dire résister à l’observation, que si « ça boucle » : les réactions à l’avenir annoncé ne doivent pas empêcher la réalisation causale de cet avenir. En d’autres termes, elle doit être un point fixe endogène. Dans le cas positif, j’ai pris l’exemple du Plan quinquennal français, dont le mot d’ordre était : obtenir par la concertation et l’étude une image de l’avenir suffisamment attirante pour qu’on désire la voir se réaliser et suffisamment crédible pour qu’on ait des raisons de penser qu’on peut y arriver. La condition de bouclage est indispensable, sinon n’importe quelle utopie ferait l’affaire.

C’est sur cette configuration que je repose la question de la logique paradoxale de la prophétie de malheur. Existe-t-il une manière de prophétiser la catastrophe par l’annonce d’un avenir nécessaire qui l’évite et qui soit tel que cette annonce induise des comportements qui favorisent cet évitement ? Peut-on vraiment rabattre la prophétie auto-invalidante sur la prophétie auto-réalisatrice ?

Comme nous l’avons déjà vu, deux types opposés de rapport prophétique à l’avenir conduisent à renforcer la probabilité d’une catastrophe majeure. Celui des optimistes béats qui voient les choses s’arranger de toute façon, quoi que fassent les agents, par la grâce du principe qui veut que l’humanité se soit toujours sortie des pires situations. Et celui des catastrophistes mortifères que sont les collapsologues, qui annoncent comme certain ce qu’ils appellent l’effondrement. Dans l’un et l’autre cas, on contribue à en renforcer le caractère probable en démobilisant les agents, mais dans le second cas, cela va dans le sens de la prophétie, et dans le premier en sens opposé.

Nul mieux que le philosophe allemand Karl Jaspers, au sortir de la seconde guerre mondiale, n’a dit cette double impasse : « Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son déclenchement, précisément par la certitude qu’il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance et nous mène sans le vouloir à la guerre. Seul celui qui voit le péril et ne l’oublie pas un seul instant se montre capable de se comporter rationnellement et de faire tout le possible pour l’exorciser.[13] »

Prophétiser que la catastrophe est sur le point de se produire, c’est contribuer à la faire advenir. La passer sous silence ou en minimiser l’importance, à la façon des optimistes béats, conduit au même résultat. Ce qu’il faudrait, c’est combiner les deux démarches : annoncer un avenir nécessaire qui superposerait l’occurrence de la catastrophe, pour qu’elle puisse faire office de dissuasion, et sa non-occurrence, pour préserver l’espoir. En mécanique quantique, une superposition de ce type est la marque d’une indétermination (Unbestimmtheit en allemand). Sans vouloir chercher ici une analogie qui poserait trop de problèmes, j’ai proposé de retenir ce terme pour désigner le type d’incertitude radicale qui caractérise un tel avenir. Elle n’est pas probabilisable car les probabilités présupposent des disjonctions, alors qu’un avenir nécessaire ne connaît que des conjonctions. Le « poids » accordé à la catastrophe doit par ailleurs être aussi petit que possible, évanescent ou infinitésimal dans le cas d’une catastrophe majeure telle qu’une guerre nucléaire mondiale. La prophétie de malheur aura alors accompli son programme, à cet infinitésimal près[14].

Comment penser un avenir à la fois nécessaire et indéterminé ?

Cette question par laquelle je conclus cette mise au point est la plus problématique[15]. Elle fait l’objet de recherches que je suis heureux de ne pas conduire seul, tant elles posent de défis. Il existe diverses manières de concevoir la superposition des états qui réalise l’indétermination. Je me contenterai ici de deux sortes d’exemples, tirés de mes travaux passés.

D’abord le concept de near miss (ou near hit), familier aux stratèges nucléaires. Plusieurs dizaines de fois au cours de la Guerre froide, mais aussi plus tard, on est passé « à un cheveu » du déclenchement d’une guerre nucléaire. Est-ce à mettre au crédit ou au passif de la dissuasion ? Les deux réponses sont simultanément bonnes. McNamara conclut à l’inefficacité de la dissuasion. «We lucked out » (Nous avons eu du bol) dit-il à ce sujet en recourant à une expression argotique bien trempée.

Cette conclusion n’est-elle pas trop hâtive ? Ne pourrait-on pas dire au contraire que c’est ce flirt répété avec le tigre nucléaire, cette série d’apocalypses qui n’ont pas eu lieu, qui nous a protégés du danger que représentent l’accoutumance, le contentement de soi, l’indifférence, le cynisme, la bêtise, la croyance béate que le pire nous sera épargné ? Ni trop près, ni trop loin du trou noir, ou bien être à la fois proche et distant de l’abîme, telle semble être la leçon à tirer de la Guerre froide.

Le point fixe endogène est ici une apocalypse qui n’a pas eu lieu mais il s’en est fallu de peu. Je suis encore tout secoué que ma fille brésilienne se soit trouvée à bord du vol Air France AF 447 qui relie quotidiennement Rio de Janeiro à Paris le 31 mai 2009, soit la veille du jour où le même vol a disparu en mer. Mais si elle avait été sur ce vol une semaine, un mois, une année avant le crash, mon sentiment de peur rétroactive aurait-il été le même ? La catastrophe n’a pas eu lieu, cela arrive tous les jours, sinon c’en serait fini de l’industrie aéronautique. Le near miss, c’est autre chose. Il y a, sous-jacente à l’absence de la catastrophe, l’image de la catastrophe elle-même, l’ensemble constituant ce qu’on peut appeler une présence-absence.

La nouvelle de Philippe K. Dick, « Minority Report », développe une idée contenue dans le Zadig de Voltaire et illustre d’une autre façon les paradoxes examinés ici. La police du futur y est représentée comme ce qu’on appelle aujourd’hui, alors qu’elle est mise en place dans diverses villes du monde, une police prédictive qui prévoit tous les crimes qui vont être commis dans une zone donnée. Elle intervient parfois au tout dernier moment pour empêcher le criminel d’accomplir son forfait, ce qui fait dire à ce dernier : « Mais je n’ai rien fait ! », à quoi la police répond : « Mais vous alliez le faire. » L’un des policiers, plus tourné vers la métaphysique que les autres, a ce mot : « Ce n’est pas l’avenir si on l’empêche de se produire ! ».

Mais c’est sur le titre de la nouvelle que je veux insister ici. L’« avis minoritaire » se réfère à cette pratique à laquelle ont recours nombre d’institutions importantes de par le monde, par exemple la Cour Suprême des États-Unis ou le Conseil d’État français, qui consiste, lorsqu’elles rendent un avis qui ne fait pas l’unanimité, à inclure, à côté de l’avis majoritaire qui devient de ce fait l’avis de la Cour ou du Conseil, l’avis de la minorité. Dans la nouvelle de Dick, la prophétie est faite par un trio de Parques nommées Precogs (pour Pre-cognition). Trois est un nombre très intéressant car, ou bien les trois Parques sont d’accord, ou bien c’est deux contre une. La minorité, s’il y en a une, ne contient qu’un élément. L’avis de celui-ci apparaît en supplément de l’avis rendu, qu’il contredit tout en en faisant partie[16].

Voilà à quoi devrait ressembler la prophétie face à une catastrophe anticipée mais dont la date est inconnue : le malheur ne devrait y figurer qu’en filigrane d’une annonce de bonheur, ce bonheur consistant en l’évitement du malheur. On pourrait dire que le bonheur contient le malheur tout en étant son contraire, en prenant le verbe « contenir » dans son double sens d’avoir en soi et de faire barrage à.

 


[1] Ces titres ou sous-titres ont tous plus ou moins la même forme, du genre « Pour en finir avec l’apocalypse », « Halte à la déraison catastrophiste », « La fin du monde n’est pas pour tout de suite » (titres que j’invente sans préjuger de leur existence possible).

[2] Parmi les chercheurs dont les critiques m’ont aidé même si je reste en désaccord sur des points essentiels avec la plupart d’entre eux : Catherine Larrère, Michael Foessel, Luc Ferry, Gérald Bronner, Hicham-Stéphane Afeissa et quelques autres.

[3] Hans Jonas, Le Principe Responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, Coll. Champs, 1995, p. 233. Je souligne.

[4] Günther Anders, Le temps de la fin, L’Herne, 2007, p. 88. Je souligne.

[5] Pour ce qui est de la Bible, le Deutéronome nous apprend que le seul et véritable critère de reconnaissance du vrai prophète était que sa parole s’accomplissait, que sa prophétie s’avérait exacte : « Peut-être diras-tu en ton cœur : “Comment reconnaîtrons-nous la parole que Yahvé n’a pas dite ?” Quand le prophète aura parlé au nom de Yahvé, si ce qu’il dit n’a pas lieu et n’arrive pas, voilà la parole que Yahvé n’a pas dite ; c’est par présomption qu’a parlé le prophète : tu ne le redouteras pas ! » [Deut. 18: 21-22]. C’est la non-réalisation de la prophétie qui prouve qu’elle n’est pas d’origine divine. Dans un monde laïc, ce même critère peut servir à distinguer les charlatans des autres prédicteurs.

[6] Deux livres fort différents illustrent cette incompréhension. L’essayiste Pascal Bruckner, dans son pamphlet Le fanatisme de l’apocalypse (Grasset, 2011), use jusqu’à la corde une technique qui atteint bien vite le point de rupture : alors qu’il devrait se faire tout petit devant l’importance des enjeux, il se moque de ce qu’il ne comprend pas. Se référant à la citation d’Anders que j’ai faite plus haut, il y voit une manifestation de fausse humilité, sans saisir que l’humilité n’a rien à voir à l’affaire et que le prophète efficace se condamne vraiment à avoir tort. Citant Jonas comme je l’ai également fait, il ironise : « Gagner, ce serait perdre mais perdre c’est gagner », incapable de comprendre la logique perverse de la prophétie de malheur. Le livre de Michaël Foessel, Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, (Seuil, coll. Points Essais, 2012/2019) est d’une autre facture, un livre de vrai philosophe cette fois. Cependant, Foessel fait dire aux catastrophistes que « l’apocalypticien contemporain est animé par la passion d’avoir tort. » (p. 30).  Non, le catastrophiste rationnel d’aujourd’hui n’a aucunement la passion d’être ridicule : il veut éviter la catastrophe même s’il lui faut pour cela payer le prix de paraître un mauvais, c’est-à-dire un faux prophète. Ce n’est pas du tout la même chose !

[7] Le fait que Hans Jonas porte le nom de ce prophète est l’un de ces clins d’œil de l’histoire qui laisse confondu.

[8] Voir Jean-Pierre Dupuy, Introduction aux sciences sociales. Logique des phénomènes collectifs, Ellipses, coll. Cours de l’École Polytechnique, 1982.

[9] En philosophie, on dirait que l’avenir est contrefactuellement indépendant des actions présentes alors même qu’il en dépend causalement. Le non-parallélisme entre de telles dépendances ne bute pas sur une impossibilité logique.

[10] Dire que l’avenir est nécessaire c’est dire que tous les événements futurs s’y produisent nécessairement : il est impossible qu’ils ne s’y produisent pas. Il est équivalent de dire – mais cela requiert une démonstration – que l’avenir est nécessaire et de dire que tout événement qui ne se produira jamais est impossible.

[11] Au sens technique donné à ce terme par David K. Lewis, à la suite de David Hume, dans son livre Convention, Wiley-Blackwell, 2008.

[12] Dans mon livre L’Avenir de l’économie (Flammarion, 2012), j’ai nommé « coordination par l’avenir » cette modalité de la régulation sociale.

[13] Karl Jaspers, Von Ursprung und Ziel der Geschichte (De l’origine et du but de l’histoire), Munich/Zürich: R. Piper & Co. Verlag, 1949. (Je traduis et souligne).

[14] Trois livres marquent les étapes de ma réflexion : Pour un catastrophisme éclairé, 2002, op. cit.; L’Avenir de l’économie, 2012, op. cit.; La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, Desclée de Brouwer, 2019.

[15] La nécessité, à l’instar de la possibilité chez Bergson, ne peut être que rétrospective. Un événement qui se produit devient nécessaire, non seulement parce qu’il entre dans le passé, mais parce qu’il devient vrai qu’il aura toujours été nécessaire.

[16] Cette figure paradoxale est exactement celle que le regretté anthropologue et sociologue Louis Dumont nommait la « hiérarchie comme englobement du contraire ». Voir Louis Dumont, Homo Hierarchicus, Gallimard, 1967 ; repris in Coll. Tel, 1979.

Jean-Pierre Dupuy

PHILOSOPHE, PROFESSEUR À STANFORD UNIVERSITY


 

 


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Avec Broute en librairie et les goguettes en folie

23/11/20

Un moment avec broute en librairie

https://mail.google.com/mail/u/0?ui=2&ik=cb49ebf7bb&attid=0.1&permmsgid=msg-f:1683608843064073057&th=175d6152978a5b61&view=att&disp=safe

23/11/20

Et vive les goguettes ! Et si ça vous plait, il y a plusieurs vidéos très chouettes sur leur site http://lesgoguettes.fr/

https://youtu.be/sAzO4IFa3hE

https://youtu.be/jYhnR_dxRrg

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Sophie DIVRY

23/11/20

Ce texte de Sophie Divry, écrivaine, bouleversant de vérité :

« BASCULE.

En début de semaine, sur France Inter et sur France Culture, il y avait parallèlement deux spécialistes du droit des libertés. Maurice Spinozi, avocat, et Jean-Marie Delarue, l’ex-contrôleur général des lieux de privation de liberté. Tous deux alertaient sur la perte des libertés publiques, et la multiplication des lois sur la sécurité.

Delarue disait gravement : « Ce que nous avons mis des décennies à construire peut être détruit en une matinée. » Spinozi disait : « On construit aujourd’hui la législation pour notre asservissement de demain ».

Il y a une dérive autoritaire. Ce ne sont plus seulement Ruffin ou Mélenchon qui le disent, elle est soulignée jusque dans les rangs de LREM.

La pandémie (réelle et inattendue) fait passer toutes les démocraties dans un bain révélateur. Si je regarde mon pays, objectivement,  il n’y a plus de séparation des pouvoirs. Le présidentialisme est plus que renforcé. La police a une impunité de fait. Le Président décide seul avec le Conseil de Defense, qui, de la bouche de Darmanin lui-même est en passe de remplacer le Conseil de Ministres. Le Parlement est muselé par l’Etat d’urgence.

Ce matin-là, je me suis dit que vraiment, on bascule. Et qu’il faut s’en rendre compte et réagir. Deuis des mois je lis des tribunes de juristes constitutionalistes qui hallucinent sur le niveau de contrôle de population. Maintenant c’est l’ONU qui fait des rapports de plusieurs pages sur le climat liberticide.

Car ce n’est pas que l’article 24 sur l’interdiction de filmer la police dans ses exactions. Il y a aussi la loi sur la recherche ; on veut créer un délit passible de 3 ans d’emprisonnement en cas d’occupation des facs.

Que se passe-t-il ?

Au début du reconfinement, à la radio, lors d’une foire aux questions, un auditeur appelait pour demander si la police avait le droit de « rentrer chez moi pour vérifier qu’ils étaient moins de 6 à table ». On en est donc à se poser ce genre de questions ?

Tout ce qui était impensable devient questionnable, puis proposé, et tout ce qui est proposé devient loi. On a du mal à y croire, à ce basculement.

Il m’obsède.

C’est comme la grenouille dans l’eau qui chauffe. A quel moment va-t-on bondir de l’eau qui bout et sauver notre démocratie ? A quel moment va-t-on entrer en résistance et comment ?

Maintenant que le vaccin se profile, maintenant que nous connaissons mieux les gestes-barrières, quand dira-t-on que l’urgence, maintenant, « en même temps »,  c’est la liberté ?

Et comment résister à ce glissement ? Comment aussi valoriser nos droits individuels plutôt qu’une soumission sans réserve ? Comment éviter les discours complotistes tout en alertant sur le fait que notre pays n’est plus ce qu’il prétend être ?

En tout cas il ne faudra pas compter sur les journalistes de France Inter. Nicolas Demorand et Léa Salamé sont toujours du côté du pouvoir, et ce matin-là aussi. Ils jacassaient : « Mais il y a des attentats, et on ne doit rien faire !? », « Les Français les veulent ces lois sécuritaires ! » « Vous ne pensez pas qu’il y a un problème de sécurité en France ? » Jamais on ne les entendra dire qu’ils étouffent, qu’ils s’inquiètent, qu’ils sont choqués par le retour de la force comme seule logique pour la France.

La multiplication des discours complotistes se déploie sur le manque global d’esprit critique des journalistes. Il aurait fallu sentir les journalistes vigilants, inquiets, défendants nos libertés  individuelles, et pas uniquement  leurs libertés professionnelles quand, évidemment, elles finissent par être attaquées aussi. Pourquoi aucun journaliste  n’a demandé au Président : « Mais quel intérêt de dépasser ou pas le 1km ? »  « C’est grave de priver nos concitoyens de leur liberté de culte, non ?  » Aucun journal n’a lancé de campagne, même mesurée, contre ces attestations ridicules. Les médias ne donnent pas assez la voix à nos inquiétudes. Moi je suis très inquiète.  Non seulement d’un pouvoir hors de contrôle, mais de la perte du sens des libertés individuelles chez chacun de nous. »

 


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23/11/20

Cultiver l’incertitude pour croître dans un environnement instable ? On en parle avec Dorian Astor, philosophe nietzschéen à l’occasion de la parution de « La passion de l’incertitude (Ed. de l’Observatoire, sep. 2020) https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/comment-vivre-dans-un-monde-incertain

 


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