SAINT EXUPERY

lettre de St Exupéry lue par un jeune de 16 ans lors d’un rassemblement public le 29 novembre

Le 31 juillet 1944 alors qu’il effectuait un vol de reconnaissance dans le sud de la France, peu avant le débarquement des Alliés en Provence, l’avion de l’auteur bien célèbre du Petit Prince était abattu par un aviateur allemand.

Ce jour là disparaissait en mer un être humain qui posait sur notre monde contemporain une analyse bien pertinente.

Je vous invite à lire son dernier texte, écrit la veille de sa mort :

La lettre au général X, d’Antoine de Saint-Exupéry.

« Je viens de faire quelques vols sur P. 38. C’est une belle machine. J’aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans. Je constate avec mélancolie qu’aujourd’hui, à quarante trois ans, après quelques six mille cinq cents heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ce jeu-là. Ce n’est plus qu’un instrument de déplacement – ici de guerre. Si je me soumets à la vitesse et à l’altitude à mon âge patriarcal pour ce métier, c’est bien plus pour ne rien refuser des emmerdements de ma génération que dans l’espoir de retrouver les satisfactions d’autrefois.

Ceci est peut-être mélancolique, mais peut-être bien ne l’est-ce pas. C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trompais. En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 – 33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient.

Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbécile…

Tout cela pour vous expliquer que cette existence grégaire au cœur d’une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les monoplaces de 2600 chevaux dans une bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le cœur. Ça aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une maladie à passer. Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout. Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongé dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.

On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fut répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme. Aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’hui, il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide) tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse américaine, « nous acceptons honnêtement ce job ingrat » et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir.

De la tragédie grecque, l’humanité, dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Mr Louis Verneuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.

Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIXème siècle et le désespoir spirituel. Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel sinon par soif ? Pourquoi la Russie ? Pourquoi l’Espagne ? Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Ça déborde le problème de la vie religieuse qui n’en est qu’une forme (bien que peut-être la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement). Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le composent. L’amour de la maison – cet amour inconnaissable aux États-Unis – est déjà de la vie de l’esprit.

Et la fête villageoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arrivée ici deux ou trois parachutistes, mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir) . Cela c’est de l’époque, non de l’Amérique : l’homme n’a plus de sens.

Il faut absolument parler aux hommes.

A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révolutionnaire ? Quand la question allemande sera enfin réglée tous les problèmes véritables commenceront à se poser. Il est peu probable que la spéculation sur les stocks américains suffise au sortir de cette guerre à distraire, comme en 1919, l’humanité de ses soucis véritables. Faute d’un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se diviseront les unes les autres. Le marxisme lui-même, trop vieilli, se décomposera en une multitude de néo-marxismes contradictoires. On l’a bien observé en Espagne. A moins qu’un César français ne nous installe dans un camp de concentration pour l’éternité.

Ah ! quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat. Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visages. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à ces foules désœuvrées venues d’au-delà des mers et qui ne connaissent même pas la nostalgie.

On peut confondre cette acceptation résignée avec l’esprit de sacrifice ou la grandeur morale. Ce serait là une belle erreur. Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois. C’est le mot terrible de cette histoire juive : « tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin » – Loin d’où ? Le « où » qu’ils ont quitté n’était plus guère qu’un vaste faisceau d’habitudes.

Dans cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi si elle n’est qu’un assemblage. Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même pas être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d’où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme.

Qu’ils sont donc sages et paisibles ces hommes en groupe. Moi je songe aux marins bretons d’autrefois, qui débarquaient, lâchés sur une ville, à ces nœuds complexes d’appétits violents et de nostalgie intolérable qu’ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués. Il fallait toujours, pour les tenir, des gendarmes forts ou des principes forts ou des fois fortes. Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies. L’homme d’aujourd’hui on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés.

Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme producteur et consommateur, le problème essentiel étant celui de la distribution. Ce que je hais dans le nazisme, c’est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même. On fait défiler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. Voilà la vérité du peuple ! On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats Cézanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l’on alimente en chromos un bétail soumis. Mais où vont les États-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin.

C’est cela l’homme d’aujourd’hui.

Et moi je pense que, il n’y a pas trois cents ans, on pouvait écrire La Princesse de Clèves ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour. Aujourd’hui bien sûr les gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents intolérable. Ce n’a point à faire avec l’amour.

Certes, il est une première étape. Je ne puis supporter l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre du moloch allemand. La substance même est menacée, mais, quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

Ça m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? Autant que les êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle. Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel. Les choses. je m’en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c’est certain arrangement des choses. La civilisation est un bien invisible puisqu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments de musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ? Si je suis tué en guerre, je m’en moque bien. Ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes qui n’ont plus rien à voir avec le vol et font du pilote parmi ses boutons et ses cadrans une sorte de chef comptable (le vol aussi c’est un certain ordre de liens).

Mais si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?

Antoine de Saint Exupéry  le 30 juillet 1944

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Tract Gallimard Grand Format d’Alice KAPLAN

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Les élections présidentielles américaines cheminent. Avons-nous craint que les grands électeurs réunis mi-décembre ne confirment pas le vote populaire qui mettra un point d’arrêt début janvier à la présidence Trump ? Les médias ont entretenu le suspens. Mais fallait-il croire à un tel risque en provenance d’un grand pays démocratique ?
Alice Kaplan est professeure de littérature française à l’université Yale aux Etats -Unis. Dans ce tract elle nous livre l’ensemble de ses doutes et de ses questions sur l’issue de ces élections, ce texte est écrit peu de temps avant la date du vote populaire. Il porte sur les quatre années du mandat présidentiel américain encore actif, du 10 septembre 2016 au 1er septembre 2020. Ce  journal de bord  – j’imagine que le tract publié par Gallimard est un choix d’extraits du journal – pointe faits, témoignages, questions, pensées, au fil du temps politique qui avance de tweet en tweet présidentiel, de décisions politiques en transformations institutionnelles du pays.
C’est un texte dynamique et précis que nous livre ici Alice Kaplan. Nous apprenons beaucoup sur ce grand pays et cette forme de démocratie où le poids des grands électeurs pèse plus que celui du vote populaire; leur méthode de désignation remonte au 18ème siècle formalisant alors une règle dite de rééquilibrage entre territoires urbains naissants et vastes contrées rurales isolées. Une organisation électorale démocratique vieille de deux cent ans qui détermine encore et essentiellement la forme suprême du pouvoir américain. Ce rapport au temps institutionnel nous paraît étrange, nous qui avons connu cinq constitutions, en rêvons (éventuellement) d’une sixième… Que comprendre ?
Et soudain Proust surgit au détour d’une page. Il s’agit d’un moment d’études universitaires sur le phrasé proustien qu’elle revendique comme résistance au langage politique, « si abîmé » écrit-elle. A découvrir !  Cela nous concerne, cela nous parle, car si nous avons souvent et beaucoup ri du langage médiatique de Trump, nous pourrions tout aussi bien nous interroger sur celui de nos édiles nationales.
L’auteure exprime aussi et surtout son inquiétude profonde parce que révélée par surprise, comme un filtre brutal posé sur la société américaine . Comment en si peu de temps les procédures collectives du vivre ensemble auront pu être défaites si profondément ? Le COVID made in USA a sa place dans le texte d’Alice KAPLAN. Son regard change sur ses proches, ses voisins. Se protègent-ils ? Dans ce pays où l’hyper individualisme  est une valeur première, comment construire une vraie responsabilité collective ?
La démocratie se mérite nous dit-elle. L’Amérique n’est pas un pays prédestiné démocratique. Celle-ci se gagne difficilement mais se perd si vite. Et il est terriblement difficile de résister. Ce tract d’Alice Kaplan est source de réflexions. Il éclaire sans fermer les questions tout en poursuivant une ligne littéraire et même poétique. C’est un texte accessible tout en restant complexe sur le sujet. Rien n’est simplifié.
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BEAUTES ARTISTIQUES ET POETIQUES

Un peu de poésie à partager … ça ne peut pas faire de mal (Annick) :

 

https://mail.google.com/mail/u/0?ui=2&ik=cb49ebf7bb&attid=0.1&permmsgid=msg-f:1685784433358002548&th=17651c02ae2fd974&view=att&disp=safe

 

 

Photographe merveilleux du merveilleux…..

The Forest Library, 2019

 


Œuvre Théo jansén

Sublime moment de rêve… devenu réalité.

Les machines à rêves de Theo Jansen … – Prendre Parti

La vidéo ci dessous….

 https://mail.google.com/mail/u/0?ui=2&ik=cb49ebf7bb&attid=0.1&permmsgid=msg-f:1683608495780837810&th=175d6101bbd8b9b2&view=att&disp=safe

 


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CHANGEONS DE VOIE, LES LECONS DU CORONAVIRUS, d’Edgar Morin avec Sabah Abouessalam, Denoël, paru le 17 juin 2020

« Il est temps de « Changer de Voie » pour une protection de la planète et une humanisation de la société. »

Edgar Morin débute sa réflexion sur le modèle de Gabriel García Márquez*, par un préambule intitulé : Cent ans de vicissitudes, marquant par-là son ancrage dans le temps – Morin aura cent ans en 2021– et dans la pensée complexe. Né mort en 1921 au décours de la grippe espagnole, Edgar Morin traverse le 20e siècle pour, aujourd’hui, prêter le recul de son regard sur le 21e : « Je suis une victime (indirecte) de l’épidémie de grippe espagnole (…) Quatre-vingt-dix-neuf ans plus tard, c’est le coronavirus, descendant indirect de la grippe espagnole (H1N1), qui vient me proposer le rendez-vous raté à ma naissance. »

Interrogation

Ce rendez-vous s’intitule Changeons de voie, les leçons du coronavirus**. Comment un minuscule virus dans une très lointaine ville de Chine a-t-il déclenché le bouleversement du monde ? Edgar Morin s’interroge surtout sur la capacité des humains à réagir : « L’électrochoc sera-t-il suffisant pour faire enfin prendre conscience à tous les humains d’une communauté de destin ? Pour ralentir notre course effrénée au développement technique et économique ? »

Nous sommes aujourd’hui confrontés à de nouvelles perspectives : de grandes incertitudes et un avenir imprévisible. Ce à quoi l’humanité actuelle – qui vit à flux tendu – ne s’est pas préparée : « Il est temps de Changer de Voie pour une protection de la planète et une humanisation de la société. »

15 leçons

Morin tire des leçons de la crise que nous venons de vivre et de l’inimaginable – et inédit – confinement de plus de la moitié de l’humanité pendant trois mois : leçon sur nos existences ; sur la condition humaine ; sur l’incertitude de nos vies ; sur notre rapport à la mort ; notre civilisation ; le réveil des solidarités ; l’inégalité sociale dans le confinement ; la diversité des situations et de la gestion de l’épidémie dans le monde ; la nature de la crise ; la science et la médecine ; l’intelligence ; les carences de pensée et d’action politique ; les délocalisations et la dépendance nationale ; la crise de l’Europe ; la crise de la planète.

« Incertitude » est certainement le mot-clé de toutes ces interrogations car avec ce virus nous ne savons rien de lui comme nous. Comment vivre avec une prévision à 15 jours ? (c’est le juste leitmotiv des épidémiologistes, totalement antinomique de l’injonction « flux tendu » du consumérisme) Comment – avec cette prévision limitée – penser la vie, l’histoire personnelle, la politique, l’économie, le social, le planétaire ? Cette remise en question est aujourd’hui indispensable pour permettre le « virage de bord » dont l’humanité a urgemment besoin : « Car toute vie est une aventure incertaine : nous ne savons pas à l’avance ce que seront notre vie professionnelle, notre santé, nos amours, ni quand adviendra, bien qu’elle soit certaine, notre mort. »

Cette brutale pandémie a soudain modifié notre rapport à la mort : « La modernité laïque avait refoulé à l’extrême le spectre de la mort, que seule la foi des chrétiens en la résurrection exorcisait (…) soudain le coronavirus a suscité l’irruption de la mort personnelle, jusqu’alors reportée au futur, dans l’immédiat de la vie quotidienne. » Morin reprend cette réalité, si bien soulignée par Philippe Ariès, de la disparition de la mort dans l’espace urbain contemporain. Or, « tous les jours nous avons compté les morts, ce qui a entretenu, voire accru, la crainte de son immédiateté… » avec cette terrible réalité sanitaire qui a empêché les rituels nécessaires à l’inscription sociale de la disparition. « Le défaut de cérémonie consolatrice a fait ressentir, y compris au laïc que je suis, le besoin de rituels qui font intensément revivre en nos esprits la personne morte et atténuent la douleur dans une sorte d’eucharistie. »

Vertus

Cette épreuve inouïe a cependant des vertus : elle a réveillé la mémoire (oubliées les grandes épidémies du Moyen Âge, les crises économiques ; en être tout-puissant, l’« homme » pensait avoir dominé la nature) Elle a réveillé les solidarités ( devant l’épreuve générale, de partout les solidarités endormies ont combattu l’individualisme égoïste), éclairé sur la diversité des situations humaines et des inégalités, sur les in-certitudes scientifiques. Il nous faut aujourd’hui relever les défis qui se posent à l’humain : défi d’une mondialisation en crise, défi existentiel, politique, numérique, écologique, économique. Le danger, si on ne relève pas ces défis, est celui d’une grande régression intellectuelle, morale et démocratique.

 

Changer de Voie

Morin propose une voie et non une révolution (« les révolutions ont souvent produit une oppression contraire à leur mission d’émancipation ») une Voie politique–écologique–économique–sociale, qu’il a déjà détaillée en 2011 dans son livre La Voie***. Cette nouvelle voie nécessite une gouvernance de concertation (État, collectivité, citoyen), une démocratie participative, un éveil citoyen mais aussi, et de façon préalable, « une politique qui conjugue mondialisation et démondialisation, croissance et décroissance, développement et enveloppement. » Ces apparentes antinomies doivent pouvoir être des voies d’ouverture. Morin aime confronter des couples d’idées trop facilement opposées et qui trouvent leur aboutissement dans la complémentarité. On le voit dans la nature, c’est dans l’entraide et la coopération que les espèces cohabitent, que les biotopes s’épanouissent, que l’équilibre se constitue.

C’est un propos d’espérance que nous offre Edgar Morin avec sa très fine analyse de nos « faillances » et défaillances. On parlait autrefois de « faillance de cœur » quand le courage faisait défaut. C’est du courage aujourd’hui qu’il faut à l’humain pour s’engager dans cette nouvelle Voie.

 

Edgar Morin est aujourd’hui l’un des rares penseurs français ayant ce grand recul, dans le temps évidemment (lire ses incontournables mémoires : Les Souvenirs viennent à ma rencontre****), et surtout dans la réflexion à travers les outils qu’il a façonnés, notamment sa Méthode*****, pour nous permettre une réflexion juste sur l’objet complexe que représente l’humain dans son évolution sur-naturelle.

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henry MILLER

“A quoi servent les livres s’ils ne ramènent pas vers la vie, s’ils ne parviennent pas à nous y faire boire avec plus d’avidité ?”
Henry Miller.
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article le Monde 20 novembre 2020

Assassinat de Samuel Paty : pour Edgar Morin, « le plus dangereux est que deux France se dissocient et s’opposent »

Par Nicolas Truong

ENTRETIEN« Cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice », déplore le sociologue et philosophe, dans un entretien au « Monde ». Analysant le raidissement des antagonismes entre deux France – l’une humaniste, l’autre identitaire –, il explique comment y résister.

Le sociologue Edgar Morin, à Montpellier, le 13 mars 2019. PASCAL GUYOT / AFP

Directeur de recherche émérite au CNRS, récompensé par trente-huit doctorats honoris causa dans le monde entier, le sociologue et philosophe Edgar Morin, né en 1921, a notamment écrit La Méthode (Seuil, 1977-2004) et Mes souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard, 2019). Son dernier ouvrage, Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (avec la collaboration de Sabah Abouessalam, Denoël, 160 p., 14,90 euros), donne des clés pour le « monde d’après ». Dans l’entretien qu’il accorde au Monde, il analyse les nouvelles fractures idéologiques qui traversent notre pays.

Dans la France de 2020, cinq ans après « Charlie Hebdo » et le Bataclan, on tue encore au nom d’un dieu. L’assassinat de Samuel Paty et la tuerie de Nice sont-ils le signe que l’histoire est en train de se répéter ?

Tout d’abord, il me semble important de me situer avant de considérer ces tragiques événements et de dire, comme il fut autrefois exigé, « d’où parle » l’auteur de cet entretien. En ce qui concerne les religions, je pense que les esprits humains créent les dieux qu’ils adorent et auxquels ils obéissent. Je suis, comme on dit, agnostique. Ou, plutôt, je crois que l’univers comporte un mystère qui échappe aux capacités de nos esprits. Je considère la Bible, fondement des trois religions juive, chrétienne et musulmane, comme un tissu de légendes et de mythes ; mi-légendaires mi-historiques sont également les Evangiles et le Coran. J’admire Jésus sans croire en sa résurrection.

Quand les religions sont toutes-puissantes, comme aujourd’hui en Iran ou en Arabie saoudite, j’exècre leur haine des impies, des croyants autres, des non-croyants. J’exècre les interdits qu’elles imposent, notamment aux femmes. Ce fut le cas du judaïsme dans le passé et ça l’est encore pour ses orthodoxes. Ce fut le cas du christianisme pendant des siècles. C’est encore le cas en de nombreux pays de l’islam.

« Je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France »

Je ne confonds pas pour autant islam et djihadisme : entre le pieux musulman et le fanatique meurtrier, comme entre François d’Assise et Torquemada, il y a tout un monde extrêmement divers. Le mot « islamisme » occulte cette diversité pour n’y voir que prosélytisme et refus de démocratie et de laïcité. Certes, la charia est incompatible avec les lois d’une République laïque. Mais la majorité des musulmans de France accepte les lois républicaines et les croyants sont d’autant plus pacifiques qu’ils pensent candidement que leur religion est une religion de paix.

L’islam paraît aux Français comme une religion exogène, ce qu’elle est du fait de son origine et de sa langue arabe. Mais c’est en même temps une religion totalement judéo-chrétienne, fondée sur le récit biblique et intégrant Jésus comme prophète.

Lire cette tribune de 2016 :Edgar Morin : « Eduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre »

J’ai horreur de tout fanatisme meurtrier comme celui qui a sévi au XXe siècle et renaît sous des formes religieuses traditionnelles. J’aime discuter avec les croyants, mais je n’aime pas les offenser ; ne pas offenser ni humilier est mon credo éthique à valeur universelle : le respect d’autrui me demande de ne pas bafouer ce qui est sacré pour lui, mais je me donne le droit de critiquer ses convictions. Le respect de la liberté comporte ma liberté de parole.

J’ai ressenti combien pouvait être douloureuse pour les peuples indiens assujettis des Amériques la profanation par les conquérants de leurs lieux sacrés. En revanche, quand la religion est toute-puissante et condamne comme blasphématoire toute non-obéissance – comme le refus du chevalier de la Barre de saluer une procession religieuse ou la fatwa des ayatollahs contre Salman Rushdie –, je me sens du côté des condamnés.

D’où cet apparent paradoxe : je suis pour la liberté des femmes qui se dévoilent en Iran et pour la liberté des femmes qui se voilent en France. Voilà « d’où je parle » : ni islamiste ni gauchiste, mais montaigniste et spinoziste. Aussi je souhaite que nous regardions la situation dans toute sa complexité. Ce qui n’atténue en rien la condamnation du fanatisme meurtrier des djihadistes islamistes.

Que pensez-vous de la republication des caricatures de Mahomet et de leurs usages, notamment pédagogiques, politiques et idéologiques ?

Récapitulons : les caricatures de Mahomet sont une invention non pas française, mais danoise. Ces caricatures établissent un lien ombilical entre le prophète fondateur de l’islam, révéré par les musulmans pieux, et les terroristes djihadistes d’aujourd’hui, ce qui est pour le moins contestable. Elles n’ont pas été reproduites dans des pays libéraux comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, ni dans les pays comme l’Italie ou l’Espagne, dont les lois prohibent les insultes à la religion.

La publication des caricatures de Mahomet, même si elle est blasphématoire pour de pieux musulmans, est licite en France, et le droit au blasphème fait partie de nos libertés. Charlie Hebdo est le continuateur, voire l’amplificateur, d’une tradition anticléricale et libertaire française qui a été salubre tant que l’Eglise avait forte puissance sur notre société. Cet antichristianisme s’est atténué avec l’acceptation de la laïcité par l’Eglise, et il est devenu aujourd’hui caduc. L’hebdomadaire satirique a reproduit ces caricatures en 2006, suscitant des réactions laudatives et des réactions critiques, dont une plainte d’associations musulmanes qui est rejetée en procès, en 2007. En 2011, les locaux de Charlie subissent un incendie criminel, puis celui-ci s’oublie.

Les attentats de 2015 changent à la fois le sens de l’hebdomadaire et celui des caricatures : Charlie n’est plus feuille satirique mais devient symbole de la liberté d’expression ; les journalistes assassinés deviennent, à juste titre, des martyrs de la liberté ; les caricatures danoises deviennent patrimoine national français.

Lire cet entretien de 2015 :Edgar Morin : « La France frappée au cœur de sa nature laïque et de sa liberté »

Puis, à l’occasion du procès des assassins de Charlie, l’hebdomadaire décide de republier les caricatures. Cette republication devient l’exemple même de la liberté française, et leur diffusion devient défense salutaire de l’esprit critique.

Un professeur d’histoire épris de liberté pense qu’elles peuvent aider à susciter l’esprit critique de ses élèves. Cela provoque, au départ, peu de réactions, à part la plainte d’un père musulman et un apaisement apparemment réussi par la directrice. Mais un prédicateur de mosquée vient souffler sur une braise et la renflamme jusqu’à susciter chez un jeune Tchétchène le geste djihadiste terrifiant de la décapitation.

Cet assassinat suscite une immense émotion chez les enseignants et dans toute la société. Elle déchaîne les dénonciateurs du « laxisme officiel » et de la complaisance islamo-gauchiste (notion imaginaire qui unit en elle deux termes considérés comme horrifiques). Emmanuel Macron réaffirme la valeur fondamentale de la liberté républicaine et termine son propos, selon la version alors donnée par les médias, par la promesse que la France prendra la défense des caricatures, comme s’il s’agissait d’un devoir national. Ces propos ont été démentis et atténués par le président dans un récent entretien à la chaîne de télévision arabe Al-Jazira, où il affirme comprendre que les caricatures puissent choquer.

Après le choc de ces attentats et leur condamnation unanime, la critique de la transformation des caricatures danoises en emblème de l’identité française commence à se manifester. Est-ce légitime ?

L’horreur de la criminelle décapitation du professeur Paty, après celle des assassinats de Charlie Hebdo, a occulté, par son évidence, sa cruauté et sa folie, toute une part de la réalité d’où elle a surgi. Cette horreur inhibe toute tentative de réflexion et de contextualisation, comme si la compréhension portait en elle le vice de la justification. Or il ne faut pas oublier que de telles caricatures choquent les musulmans pieux. Pire, elles ont suscité des folies meurtrières.

Enfin, leur officialisation a provoqué de délirantes et innombrables manifestations antifrançaises dans le monde islamique. Il y a certes des cas où l’on doit braver l’incompréhension étrangère, mais il y a aussi des cas où il vaut mieux ne pas la susciter ou l’exciter, surtout en des temps de tensions internationales extrêmes.

« Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie »

Il faut être attentif aux effets pervers d’actes à intention salutaires. Il y a parfois contradiction entre liberté et responsabilité de parole ou d’écrit. Nous sommes dans un de ces cas, et nous devons savoir que le choix comporte un risque. Il y a parfois coïncidence entre responsabilité et irresponsabilité ; ainsi, il me semble irresponsable de prendre la responsabilité d’assumer comme vérité de la liberté française la propagation à l’infini de caricatures danoises.

Selon ma conception, que je développe dans le tome V de La Méthode, l’éthique ne peut se borner aux bonnes intentions. Elle doit avoir le sens des conséquences de ses actions, qui souvent sont contraires aux intentions. Et surtout, toute décision prise dans un contexte incertain ou conflictuel comporte un risque d’effets contraires. Aussi les caricatures ne peuvent être jugées seulement selon les intentions libératrices ou libertaires de leurs auteurs et diffuseurs, mais aussi selon les possibilités de leurs néfastes ou désastreuses conséquences.

La liberté d’expression ne saurait exclure toute prévoyance des malentendus, incompréhensions, conséquences violentes ou criminelles qu’elle peut provoquer. Est-ce que ces caricatures peuvent aider des êtres pieux et croyants à mettre en doute leur croyance ? Nullement. Est-ce qu’elles peuvent contribuer à affaiblir le djihadisme ? Nullement.

On a entendu des essayistes et des polémistes, mais aussi des ministres, soutenir que l’« islamo-gauchisme » armait intellectuellement le terrorisme. La charge est-elle justifiée ? Et pourquoi une telle offensive idéologique ?

Ce qui est terrible, c’est que cette affaire amplifie le développement de la pensée manichéenne, unilatérale, réductrice. Toute résistance à une islamophobie croissante devient signe abject d’islamo-gauchisme – lequel a cette particularité de n’être ni partisan de l’islam ni gauchiste –, voire de complicité avec les assassins. Malheureusement, comme en 1914, en 1933, en 1940, puis comme à chaque délire collectif, il y a des philosophes au premier rang de l’hystérie.

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Le plus dangereux est que, comme il est plusieurs fois arrivé dans le passé, deux France se dissocient et s’opposent ; dans le cas heureux, comme au début du XXe siècle, une France républicaine et laïque a vaincu la France monarchiste, catholique et conservatrice ; dans le cas malheureux, comme en 1940, une France réactionnaire s’est imposée à la faveur du désastre militaire.

Le confinement impose une mise provisoire au réfrigérateur du conflit, qui, sinon, risque d’exploser dans le pays. Qu’adviendra-t-il après le déconfinement ? Quelle nouvelle décomposition et recomposition politique ? Deux France s’affrontent déjà en paroles : la France identitaire et la France humaniste. Tout cela mérite non imprécation, mais examen et réflexion.

L’affrontement de deux Amérique peut-il préfigurer un conflit entre deux France lors de la prochaine présidentielle ?

A l’heure où je vous réponds, nous ne savons pas si, après la victoire de Joe Biden, Donald Trump va tenter un coup de force pour sauver son siège. Les tensions sont énormes aux Etats-Unis, et je ne sais s’il y aura déflagration ou lente pacification.

De ce côté-ci de l’Atlantique, pour le moment, les deux France ne sont pas encore cristallisées, et il va y avoir des décompositions et recompositions politiques. Je vois bien la possibilité d’une politique de salut public, qui réunirait des bonnes volontés de tous bords pour une nouvelle voie économique, sociale, écologique, mais je ne la vois incarnée jusqu’à présent ni en une organisation ni en un leader.

Je vois, à gauche, des tentatives de regroupements brouillonnes. En revanche, je vois la possibilité du surgissement d’un outsider pour représenter l’ordre et la discipline, c’est-à-dire l’autre France, comme le général Pierre de Villiers. Mais rien n’est joué, et bien des choses nous surprendront l’année prochaine.

Comment éviter cette dislocation ?

J’ai, dans mon adolescence, adhéré à un petit parti, le Mouvement des étudiants frontistes, qui promouvait la lutte sur deux fronts : à la fois contre le fascisme et contre le stalinisme. Après ma conversion au communisme sous l’Occupation, puis ma déconversion au bout de six années, je me vois à nouveau lutter sur deux fronts : contre le communisme soviétique et contre le colonialisme européen. Depuis des décennies, j’essaie de résister à deux barbaries apparemment opposées : la barbarie venue du fond des temps historiques de la haine, de la domination, du mépris et la barbarie froide et glacée issue de notre civilisation, celle de l’hégémonie du profit effréné et du calcul. J’ai pu résister à l’hystérie de la guerre où tout Allemand était criminalisé, puis à l’hystérie stalinienne où toute critique du communisme était criminalisée, et je peux résister aux nouvelles hystéries.

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Dans les conditions de la France actuelle, je sens la nécessité de lutter sur deux fronts : celui de la résistance à la xénophobie, aux racismes, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, qui sont des barbaries de civilisation moderne, et celui de l’action contre les fanatismes meurtriers qui portent en eux toute la vieille barbarie. Cette action comporte évidemment la répression de la violence meurtrière, mais elle comporte aussi la prévention qui elle-même comporterait une politique des banlieues, une réduction des inégalités sociales et économiques, et une éducation humaniste régénérée.

Que faire, plus particulièrement dans les écoles, sur le terrain pédagogique ?

C’est dans ce sens que j’ai proposé, depuis les débuts du terrorisme islamiste, d’intégrer dans les programmes scolaires les préliminaires indispensables à l’esprit critique. Le premier est l’esprit interrogatif. Celui-ci est très présent chez les enfants mais peut s’atténuer avec l’âge. Il est nécessaire de l’encourager.

L’esprit interrogatif étant stimulé, il convient d’encourager l’esprit problématiseur. L’esprit problématiseur met en question des évidences qui semblent absolues, soit à notre perception naturelle, comme la course du Soleil autour de la Terre, soit qui nous sont imposées par la culture et la société, comme la légitimité d’un pouvoir dictatorial, la croyance en une supériorité raciale. Rappelons que la vertu essentielle de la Renaissance européenne fut de problématiser le monde, d’où la science, de problématiser Dieu, d’où l’essor de la philosophie, de problématiser tout jugement d’autorité, d’où l’esprit démocratique ou citoyen. C’est dans cette problématisation qu’est l’essence de la laïcité.

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L’esprit critique suppose donc la vitalité de l’esprit interrogatif et de l’esprit problématiseur.
Il suppose aussi l’autoexamen, que l’enseignement doit stimuler, afin que chaque élève accède à une réflexivité qui elle-même permette l’autocritique ; l’esprit critique sans esprit autocritique risque de verser dans une critique incontrôlée de ce qui nous est extérieur. Que serait un esprit critique incapable d’autocritique ?

L’esprit critique suppose nécessairement un esprit rationnel, c’est-à-dire capable d’appliquer induction, déduction et logique dans tout examen de faits ou de données. L’esprit rationnel suppose non moins nécessairement la conscience des limites de la logique face à des réalités qui ne peuvent être reconnues qu’en acceptant des contradictions ou qu’en associant des termes antagonistes.

L’esprit critique ainsi nourri de tous ces préliminaires peut et doit librement s’exercer, mais il doit comporter aussi l’aptitude à la critique de la critique quand celle-ci devient intempérante ou ne porte que les seuls mauvais aspects de phénomènes, réalités ou idées. Enfin, l’enseignement de l’esprit critique doit accepter que celui-ci porte sur l’enseignement lui-même. Ainsi, l’esprit critique comporte toute une infrastructure intellectuelle, laquelle est généralement ignorée.

Ce sont des réformes considérables, à commencer par la réforme de la pensée. Avez-vous quelque espoir qu’elles puissent être réalisées ?

Comme je vous l’ai dit, la conjoncture est régressive, tous les antagonismes se renforcent les uns les autres. Je n’ai cessé de rappeler que les deux décennies précédentes comportaient de graves régressions politiques, économiques, sociales, éthiques et intellectuelles : crise généralisée de la démocratie, nouvelles persécutions des minorités religieuses (Chine, Inde) hégémonie du profit, ravages économiques suscitant des révoltes populaires – toutes réprimées, comme en Algérie et en Biélorussie –, domination d’un type de pensée fondée sur le calcul et l’hyperspécialisation, qui rend incapable de concevoir et comprendre la complexité des problèmes humains, aussi bien individuels que nationaux et planétaires.

On ne sait si la nouvelle présidence américaine atténuera l’antagonisme Etats-Unis – Chine comme l’affrontement entre la coalition Etats-Unis – Israël – Arabie saoudite et l’Iran des ayatollahs. Mais la Turquie est devenue une puissance interventionniste islamiste en Méditerranée. La Chine impériale détruit l’autonomie de Hongkong et entre en conflit avec l’Inde. Une guerre ethno-religieuse s’est déclenchée entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. La crise de la nation plurielle libanaise n’arrive pas à susciter un sursaut salvateur. La course aux armements se déchaîne partout. L’Europe n’arrive pas à surmonter ses désunions.

« J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais un nouveau somnambulisme nous assujettit »

Les espoirs d’un grand réveil écologique, d’une grande réforme de la mondialisation, qui a créé une interdépendance généralisée sans aucune solidarité, décroissent partout. Il y a retombée, non pas dans un statu quo antérieur, mais dans un processus de régression. Très minoritaire est l’élan vers une renaissance de la pensée politique qui indiquerait une nouvelle voie démocratique-économique-écologique.

En revanche, les manichéismes et fanatismes progressent, les nationalismes et racismes s’exacerbent. En même temps, le réchauffement climatique accroîtra la crise de la biosphère, qui accroîtra la crise de l’humanité. Nous sommes effectivement dans une crise planétaire géante, à la fois biologique, économique, civilisationnelle et anthropologique, qui affecte toutes les nations et toute l’humanité.

Lire l’entretien :Edgar Morin : « Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien »

Or, je l’ai souvent dit : une crise suscite d’une part imagination créatrice de nouvelles solutions, d’autre part peurs et angoisses, qui favorisent les régressions et les dictatures. Si la grande régression se poursuit, nous allons vers des systèmes postdémocratiques disposant des moyens multiples de contrôle des individus, désormais offerts par les techniques selon le modèle pratiqué déjà par la Chine.

Le cours probable des événements est suprêmement inquiétant. On ne peut même écarter l’hypothèse d’une conflagration se généralisant à partir d’un accident du type Sarajevo, comportant des guerres de type nouveau menées par ordinateurs, piratages des réseaux des nations ennemies, batailles de robots et, pire, missiles nucléarisés. Mais l’improbable peut changer le cours de l’histoire.

Pouvons-nous faire advenir l’improbable en France ?

Je crois en la nécessité d’organiser et de fédérer des oasis de résistance de vie et de pensée, de continuer à montrer la possibilité de changer de voie, de ne pas sombrer nous-mêmes dans les vices de pensée que nous dénonçons. J’ai vécu le somnambulisme dans la marche au désastre des années 1930. Aujourd’hui, les périls sont tout autres, mais non moins énormes, et un nouveau somnambulisme nous assujettit. Selon la formule d’Héraclite : « Eveillés, ils dorment. »

Edgar Morin, éternel franc-tireur de la vie des idées

Si la vie continue de lui sourire, le 8 juillet 2021, Edgar Morin fêtera son corps-à-corps avec le siècle. Le sociologue de la « complexité » aura alors 100 ans. Et n’aura cessé de vivre autant que de penser les événements. Une façon de prendre part aux soubresauts de l’histoire qui commence dans la Résistance, lorsqu’il rejoint, en 1942, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés qui allait fusionner avec l’organisation dirigée par François Mitterrand. Edgar Nahoum, issu d’une famille juive originaire de Salonique (Grèce), devient « Morin » suite à une méprise : une camarade de l’armée des ombres de Toulouse transforma son pseudonyme de « Manin », choisi en référence à un personnage de L’Espoir, d’André Malraux, en « Morin ».

Résistant, communiste de guerre qui fuit l’atmosphère de l’épuration et portraitiste d’une Europe en ruines, antistalinien exclu du Parti, Edgar Morin sera de tous les combats, de tous les endroits : à Baden-Baden après la chute du Reich (L’An zéro de l’Allemagne, 1946), dans les rues de Paris avec la caméra de Jean Rouch et le micro de Marceline Loridan afin de questionner le rapport au bonheur des Français qui se débrouillent comme ils peuvent avec la vie (Chronique d’un été, 1961), pour l’Algérie indépendante mais défendant l’honneur des messalistes contre le FLN, à l’université de Nanterre lors de la « brèche » de Mai 68, en Californie en plein mouvement hippie. Anthropologue de la mort, sociologue du temps présent, chroniqueur pour Le Monde du phénomène des « yé-yé », pionnier de l’ère écologique, philosophe de La Méthode (1977-2004) et prophète de la Terre-Patrie (1993), Edgar Morin est « mieux qu’un grand esprit », écrit son ami Régis Debray, il est « un grand vivant » (Cahiers de L’Herne n° 114, 2016).

Expert en « crisologie »

A 99 ans, Edgar Morin est confiné à Montpellier avec son épouse, la sociologue Sabah Abouessalam, qui a collaboré à l’écriture de Changeons de voie. Les leçons du coronavirus (Denoël, 160 p., 14,90 €). Rue Jean-Jacques-Rousseau, cela ne s’invente pas. Car si ce penseur de l’ère planétaire est avant tout un adepte de Spinoza (ce philosophe issu d’une famille marrane qui fut excommunié de la communauté juive d’Amsterdam), un admirateur de Montaigne et un lecteur passionné de Dostoievski, il rédigea à sa manière un nouveau contrat social (La Voie), des confessions (AutocritiqueMes démons, Les souvenirs viennent à ma rencontre), quelques Emile (La Tête bien faiteSept savoirs nécessaires à l’éducation du futur) et de nombreuses rêveries de promeneur solidaire.

Plébiscité dans le monde entier, mais franc-tireur de la vie des idées, il se fit des ennemis aussi, dont certains lui firent des procès. Ses deux livres de dialogues avec Tariq Ramadan, publiés avant la mise en examen de ce dernier pour viols, lui valurent d’être accusé, selon une rhétorique désormais bien rompue, d’« islamo-gauchisme ». S’il ne minore pas « la contradiction » entre le « discours religieux de pureté et de pudeur » du théologien musulman et « son comportement très profane de séducteur et, pire, selon les accusations, de macho dominateur » – car « toute religion a ses Tartuffe, et l’islam peut avoir les siens » –, Edgar Morin justifie sa discussion avec Tariq Ramadan en ce que son « influence sur la jeunesse musulmane pieuse fut positive en la détournant de Daech ». Constatant que « l’incertitude s’est accrue » avec la seconde vague de l’épidémie, Edgar Morin reste un expert en « crisologie », le penseur d’une crise sanitaire et planétaire qui le « stimule énormément ». Conscient d’avoir accumulé les années, confie-t-il aujourd’hui, il reste « fidèle à l’injonction de Rita Levi-Montalcini : “Donne de la vie à tes jours plutôt que des jours à ta vie.” »


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ICI TOUT VA BIEN, Territoires d’actions, de projets et d’utopies en partage

ICI, tout va bien (ITVB) est un journal d’information numérique de proximité mettant en avant projets, actions, expériences et utopies ayant un parti pris environnemental, solidaire, économique et social.

Leur site : http://www.ici-toutvabien.org/

Vous y trouverez la dernière lettre dans laquelle on parle du Kairn !

 

 


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livre sans la liberté, François SUREAU

  

Sans la liberté

Collection Tracts (n° 8), Gallimard
Parution : 26-09-2019

 


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François sureau

France Culture francois sureau https://youtu.be/VUgQAr4zPV4
François sureau ceca bordeaux Sans la liberté, quelle responsabilité ?
sur France Inter
François Sureau, écrivain et avocat, est l’invité du grand entretien de Nicolas Demorand et Léa Salamé à 8h20. Il évoque le confinement actuel, et ses inquiétudes sur ses conséquences à plus long terme sur notre démocratie et nos libertés
« Ce qui me frappe, c’est l’inquiétude que nous avons sur l’état dont nous sortirons de cette pandémie », réfléchit l’avocat. « Là dessus, je voulais partager un espoir tremblant et réel : que la vie l’emportera, l’amour, la créativité, la réforme politique l’emporteront. »
Il reste donc optimiste : « Chaque épreuve porte en elle-même la capacité d’en sortir. La Première Guerre Mondiale a été le début de l’émancipation des femmes ; 1945 a vu l’émergence des droits sociaux et de la notion de sécurité sociale. Nous avons toutes les possibilités d’en sortir meilleurs, à condition de se livrer à un petit exercice : ne pas se laisser bercer par les discours convenus, essayer de regarder la vérité en face. »
Que pense-t-il du discours très martial de l’exécutif depuis deux semaines ? « J’ai personnellement toujours eu beaucoup de mal avec les rhétoriques du rassemblement : la qualité de la démocratie consiste à civiliser les divisions, à les faire rentrer dans un cadre acceptable qui sert une aventure commune. Le rassemblement, dans l’Histoire, on en a eu des preuves particulièrement sinistres. Je voudrais qu’on en sorte plus civilisés, pas nécessairement tous d’accord ou rassemblés. »
Des mesures sécuritaires qui ne doivent pas déborder
« Au gouvernement, ils font ce qu’ils peuvent dans une épreuve historique sans précédent », reconnait François Sureau, qui tempère : « Moi, c’est un ton que je n’aime pas : ça me choquait déjà il y a 20 ans, ou quand un président de la République précédent, face au terrorisme, disait que “les Français avaient avant tout besoin d’être protégés”. Les Français ne sont pas un troupeau de moutons ou une garderie d’enfants. Ils n’ont pas nécessairement besoin d’être d’abord protégés ou rassurés, ils ont besoin d’une autorité politique qui leur disent la vérité, et qui les traite comme des citoyens adultes. »
Il s’inquiète particulièrement que certaines mesures décidées pendant la crise ne perdurent au-delà. « Historiquement, on voit bien que le fondement des états d’urgence, c’est le caractère exceptionnel des circonstances. Ce qui me trouble, c’est que dans tous les contentieux récents, on voit bien que le discours général consiste à dire qu’il faut se doter des moyens de faire face à des circonstances exceptionnelles qui pourraient se reproduire. »
« En matière de terrorisme, on nous disait “il faut suspendre la déclaration des droits”, les amis de la liberté demandaient “jusqu’à quand” et on nous répondait “jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de terrorisme” », rappelle l’avocat. « Comme le terrorisme ne semblait pas s’éloigner, on a vu la prolongation de l’état d’urgence puis l’inclusion de certaines de ses dispositions dans le droit commun. Je suis inquiet sur le fait qu’un jour on nous dira : les pandémies peuvent revenir, il peut y avoir d’autres épidémies… Et donc qu’on conserve dans le droit commun ces dispositifs exceptionnels. Ça m’inquiète particulièrement pour le geotracking, et tout ce qui permet de surveiller nos vies. Ce genre de choses est acceptable en période de pandémie, mais pour en sortir ça suppose une conscience civique et une force morale chez les dirigeants, dont je ne les crois pas nécessairement capables. »

 


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RV et actions

A Argeles gazost, Tous les dimanches à 11h00 un rassemblement pour discuter, partager, penser ensemble

Retour sur le rassemblement « Agora Citoyenne » à Argelès-Gazost

Agora citoyenneÇa arrive près de chez vous 

A l’initiative du Café Repaire de la Vallée des Gaves ce dimanche 15 novembre une centaine de citoyens se sont rassemblés en un rassemblement à l’allure d’une agora au cours de laquelle les paroles se sont libérées : inquiétudes liées au confinement, incompréhensions de certaines mesures liées à la crise, plaisir de se retrouver physiquement dont tout le monde est visiblement et douloureusement privé…. De façon générale, on sent monter une certaine tension qu’il faut trouver le moyen de désamorcer. Et pour limiter la colère, l’incompréhension et l’abattement , la parole, l’échange et les discussions peuvent être la soupape… Les mots pansent les maux !

Le désir de poursuivre cette initiative s’est exprimé largement. Le rassemblement s’est déroulé dans les meilleures conditions : le port du masque et la distanciation par groupes de 6 ont été volontiers acceptés et respectés, ce qui permet d’envisager une prochaine rencontre. Des idées de projets citoyens ont jailli dans les groupes et une demande collective a exprimé le besoin de les approfondir.

Ce n’est qu’un début (prochain rendez-vous : ce dimanche 22 novembre devant l’église d’Argelès-Gazost).

Ecoutez le reportage de Nathalie :

https://www.frequenceluz.com/ca-arrive-pres-chez-vous/retour-rassemblement-agora-citoyenne-argeles-gazost

Ecoutez le micro ouvert mené par Jean-Michel Jouanne :

https://www.youtube.com/watch?v=BMomnjcyDJw&authuser=0

 


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